
L’incendie de l’île Amsterdam
Le 22 octobre 2024.
Je me retrouve enfin face au Marion Dufresne
Le mythique navire qui assure depuis des dizaines d’années la rotation dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises.
Sans y avoir mis les pieds, j’ai l’impression de tout connaître sur ces terres, ce navire, cet univers. Cela fait 2 années que je cherche à poser le pied sur l’une de ces îles. Deux années à tout lire, regarder et écouter. Deux années à ne rêver que de vivre l’hivernage, unique au monde.
Ce que je pense connaître n’est qu’une infime partie du monde des TAAF.

C’est au mois de juin que l’IPEV m’annonce au téléphone que je vais partir pour Amsterdam.
C’est donc comme ça que ça se passe, un changement de vie, un jeudi lambda, entre deux rayons de bricolage à Castorama.
Pendant 14 mois, je vais vivre avec un petit groupe isolé du monde sur une île quasi déserte, à 12 000km de Nîmes.
C’est après 3 semaines de navigation que nous arrivons à Amsterdam, avec un arrêt à Crozet puis Kerguelen et Saint-Paul, le rêve bat son plein. Je découvre une vie totalement différente et me rends compte que je ne connais rien de ce monde.

L’arrivée sur Amsterdam
Le début de la 76
L’accueil typique d’Amsterdam est là, musique, déguisement, bonne ambiance et petits fours. Les anciens nous ouvrent les portes de notre future maison pour 14 mois.
Un mois de passation durant lequel je dois apprendre le plus de chose possible pour être autonome durant les 13 prochains mois. Pendant la passation, je ne me sens pas tout à fait chez moi, il y a beaucoup de monde sur base entre OP3 et OP4. Il faut du temps pour prendre ses marques.
Une fois les anciens hivernants partis, la mission 76 est quasi au complet.
Nos bureaux sont officiellement à nous, ma mission débute.
Informaticien de métier, j’ai le poste d’informaticien-géner. En charge de l’informatique de l’Institut Polaire Français. En duo avec l’électronicienne, nous avons également des missions scientifiques. La mesure absolue du champ magnétique terrestre à faire quotidiennement. Le relevé des séismes capté par la station sismique de la base. La maintenance des équipements du CNES et du CNRS. Nous avons également la charge de la logistique de l’IPEV, le ravitaillement des refuges et planification des opérations portuaires.
Exercice incendie
Sur base, nous avons en plus de nos métiers des rôles, indispensables.
Des infirmiers, assistants anesthésistes, assistants au bloc opératoire, pompiers, et secouriste en montagne. Durant notre hivernage, nous sommes formés sur ces missions. Cela passe par de nombreux exercices et mise en pratique.
C’est donc un 15 janvier vers 9h que le chef de la sécurité décide de faire le premier exercice incendie de la mission 76. L’alarme sonne, tout le monde se regroupe, chacun à son poste. Un feu fictif à la résidence. L’exercice se déroule parfaitement.
Fictif celui-ci.

L’incendie, la pratique
Pointe Bénédicte
Aux alentours de 15h, en pleine digestion, l’alarme retentie de nouveau. Ce bruit restera gravé. Cette alarme, identique à celle utilisée les premiers mercredis du mois, retentie pour la seconde fois entre les murs de Martin-de-Viviès.
En me dirigeant vers le point de rassemblement, un collègue m’hurle « Pointe B brûle, regarde ! »
En levant la tête, je vois un énorme panache de fumée venant du laboratoire. C’est sans me douter que je vais vivre les 72h les plus intenses de ma vie que nous reproduisons les mêmes gestes appris le matin même.
C’est en deux équipes que s’organise la gestion de crise.
La première reste sur base, tient les communications radio, commence à creuser une tranchée sur le front de la base face à pointe Bénédicte, commence à tondre (C’est anodin dit comme ça, mais merveilleusement efficace ! L’herbe rase ne brûle pas.) et enfin, prépare des vivres et du matériel supplémentaire.
Fabienne, notre cheffe, contacte la préfecture des TAAF et le CROSS.
La seconde équipe est partie en tracteur chargé de matériel vers Pointe Bénédicte ou quelques membres de la mission se trouvaient déjà sur place. Nos deux chercheuses, qui travaillaient au même moment dans le laboratoire, ont essayé avec les extincteurs d’éteindre le feu, en vain. Et également d’autres collègues en repos au refuge d’Antonelli descendu en courant en voyant la fumée.

La tentative d’éteindre le feu va durer de longues minutes, impossible de dire combien tellement c’était intense. Nous étions derrière le front de flamme qui était poussé par le vent en direction de la base.
Il a fallu sortir la bonne quinzaine de bombonnes de gaz du laboratoire pour éviter qu’elle n’explose et ne souffle la totalité des bâtiments (et nous-même par la même occasion).
Nos pompiers ont fait tout leur possible, mais le temps d’arriver sur site, 40min en tracteur, les flammes s’étaient déjà trop rependues pour être maîtrisées. Nous avons dû quitter Pointe Bénédicte pour tous se regrouper à la base et établir un nouveau plan d’action.
Sur base, durant l’incendie
De retour, Fabienne nous explique que nous devons évacuer la base. À ce moment, je n’avais pas encore conscience que je ne remettais plus jamais les pieds sur cette île, abandonnant la quasi-totalité de mes affaires pour une durée indéterminée.
Elle nous explique que nous allons dormir dans la Marinette, un si joli nom donné à un hangar humide, moisit et puant l’otarie. Mais pas le choix, c’est le seul hangar qui ne sera pas en proie aux flammes quand elles arriveront.
Car nous le savons, les flammes arrivent.
Lors de la préparation de mes affaires, j’avais glissé un drone dans mes cantines, en apprenant plus tard, durant le séminaire de l’IPEV, que c’était formellement interdit d’en faire voler un. Avec l’autorisation de Fabienne et de la préfète, le drone a permis de surveiller le feu toute la nuit et jusqu’au départ final du Marion Dufresne, l’avancée des flammes et les dégâts sur base.

Nous allons passer la nuit dans ce hangar, qui prend une allure de dortoir géant. Même si le confort n’était pas le meilleur, chacun a rapporté « le truc » pour les grandes occasions : un vieux rhum, autre que du Charrette, une bonne bière, meilleure que la Dodo, un bloc jambon cru à découper, du foie gras… Un repas de luxe.
Un peu avant, notre cheffe de district nous apprend que le Caseyeur l’Austral est proche de Saint-Paul, à 80km environ. Et qu’il à 6h de navigation avant d’arriver pour nous récupérer. Un soulagement de savoir qu’au petit matin, un navire de pêche à la langouste viendrait nous sauver.
Durant toute la nuit, une équipe dont j’ai fait partie à « surveillé » l’avancé des flammes, à côté de l’impluvium et de la moto-pompe. J’ai régulièrement fait décoller le drone pour voir la progression.

L’Austral
Vers 6h, débutent les rotations des zodiacs de l’Austral pour nous amener à bord. Après quelques minutes la totalité de la mission 76 se retrouve tous sur le pont du navire, laissant la base Martin-de-Viviès totalement vide, une première depuis 1945.

Le commandant et son équipage nous ont accueillis à bras ouvert. Une chance que l’Austral ait été dans les parages, il aurait dû rentrer à la Réunion une semaine plutôt.
L’équipage nous aménage un campement de fortune dans l’usine à langouste, faute de ne plus avoir de cabine de libre, elles sont naturellement toutes occupées par l’équipage. J’ai dormi en passerelle, il y avait moins de bruit qu’a l’usine et je m’étais fait un petit coin entre des valises. D’autres ont dormi sur le pont extérieur emballé dans leur duvet qu’ils avaient pensé à sauver.
Nous sommes restés 48h à bord, à regarder notre île brûler, à la surveiller via le drone, à regarder les marins partir et remonter les casiers pleins de langoustes, à dormir…
Lors de notre dernier matin à bord de l’Austral, nous apercevons une silhouette familière, celle du Marion Dufresne. En temps normal, les hivernants n’aiment pas forcément le revoir, car c’est signe de départ de collègues ou de fin de mission. Mais ce matin-là, il a une tout autre saveur. Heureux de retrouver le confort du Marion, de retrouver des visages familiers venus des Kerguelen, mais également terrorisé à l’idée de quitter la zone de mouillage de l’Austral, face à Amsterdam.

Le Marion Dufresne
Fabienne nous l’avait dit, « Nous ne pourrons pas retourner sur base tant que le feu est actif ». Une simple phrase qui totalement a changé l’avenir de notre hivernage.
Je le sais, mais ne l’accepte pas encore, je ne retournai jamais sur l’île. Je suis un VSC (service civique) en appui pour la science, mon métier ne fera pas partie des indispensables pour remettre la base en service. Pour une fois, la science attendra.
Le statut de VSC étant trop précaire, aucune chance de revenir sur l’île lors d’une prochaine rotation du Marion. Fautes de moyens financiers.
Le transbordement
Une fois le Marion assez proche de l’Austral, débute le transbordement, une manœuvre pas si évidente, mais nous avons à bord des deux navires, la Rolls-Royce des marins.
Débute alors l’embarquement de la mission 76 dans les canaux de pêches, qui doivent s’approcher du Marion qui depuis son treuil utilise le workboat comme ascenseur. La première tentative est un échec, beaucoup trop de houle impossible d’enjamber du petit bateau de pêche vers le workboat. Alors nous repartons vers l’Austral, se mettre à l’abri de la houle. En parallèle, une fine pluie se joint à la fatigue, l’énervement et le mal de mer pour certains.
C’est donc protégé par l’Austral que le workboat vient nous chercher, pour ensuite nous amener sur le Marion 5 par 5. L’opération aura duré une bonne heure entre deux immenses navires, ballotté par la houle.



L’arrivée sur le Marduf est chaleureuse et le personnel à bord est surpris de nous voir arriver avec le sourire. Une force de la 76 est d’avoir gardé humour et joie malgré les épreuves passées.
Une boite a dont a été mise en place pour nous offrir t-shirts chaussettes et des produits d’hygiène. Très agréable de changer de paire de chaussettes et de prendre une douche.
Nous resterons 3 semaines à bord du Marion Dufresne qui doit continuer et finir la campagne OBS AUSTRAL. Durant ces trois semaines, chacun va se reposer, repenser aux différents événements, imaginer retourner sur base rapidement, d’autres seront plus pragmatique…
Beaucoup de questions et d’informations sur l’avenir des contrats, des militaires, des contractuels, des VSC. Pour nous, sous service civique, c’est une fin de mission. Certains auront la chance de repartir pour OP1 sur d’autres bases, d’autres acceptent de recommencer un hivernage l’année prochaine. Moi, je décide de rentrer.
Ces trois semaines m’ont permis d’avoir un moment « tampon » avant le retour à la réalité.
À l’heure de ces lignes, je travaille comme informaticien dans un bureau dont la vue n’égalera jamais celle de Geophy, ou mon ordinateur est resté ouvert, comme si j’allais revenir finir ma mission, la mission 76.

Reportage réalisé par les équipes de TF1 :
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